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Louis Hannibal Nez
Chapitre 1 / 3

Reece

Évasion mentale · Louis Hannibal Nez

Un réveil vibre à cinq heures quarante-six, un matin d’hiver.

Reece Strangford ouvre les yeux avant la deuxième vibration et coupe l’alarme. Il n’allume pas la lumière. Maddie dort sur le dos à côté de lui, une main ouverte sur le drap rayé, les cheveux étalés sur l’oreiller. Reece reste assis quelques secondes, jusqu’à ce que le sommeil finisse de le quitter.

Sur l’écran du téléphone, le planning est le même que la veille au soir : deux interventions chirurgicales, une consultation avant midi et une garde jusqu’à l’arrivée de l’équipe de nuit. Aucune urgence n’est prévue. Reece parcourt tout de même son agenda.

Il se douche, se rase et s’habille en silence. En sortant de la salle de bains, il passe devant la chambre de Celestine. La porte est entrouverte. Sa fille de six ans dort sur le côté, un livre ouvert près de l’oreiller. Reece reconnaît la page : c’est lui qui l’a laissée là la veille au soir, après lui avoir lu deux chapitres.

Il s’arrête dans l’encadrement. S’il entre, Celestine risque de se réveiller et de lui demander le troisième chapitre ; il devra lui dire non et partir sans avoir vraiment pris congé. Reece pousse encore un peu la porte, juste assez pour masquer la lumière du couloir, puis poursuit son chemin vers la cuisine.

Maddie est déjà là, une robe de chambre par-dessus sa chemise de nuit. Reece prépare du café lorsqu’elle regarde l’horloge du four.

—Je croyais que tu partais plus tard aujourd’hui.

—Les horaires ont changé.

—On t’a prévenu hier soir ?

—Au dernier moment.

Maddie acquiesce. Reece se sert du café et reste près de la fenêtre. Aucun des deux ne parle pendant un moment. Sur la table se trouve une feuille pliée en quatre. Il la déplie.

Celestine les a dessinés tous les trois devant une maison carrée, sous un arbre qui occupe presque toute la page. Aucun des personnages n’a de mains. Le soleil, en revanche, a été colorié avec tant de force que le crayon a marqué le papier.

—Elle l’a laissé pour toi, dit Maddie. Elle m’a demandé de ne pas le ranger avec les autres.

Reece passe le pouce sur le bord de la feuille, sans toucher le soleil.

—Je l’emporte.

—Elle veut te montrer quelque chose dessus, après.

—Qu’elle me l’explique quand je rentrerai.

Maddie tient sa tasse entre les mains. Reece cherche une réponse qui ne sonne pas comme une excuse et n’en trouve aucune.

Celestine apparaît quelques minutes plus tard en traînant ses chaussons. Elle a une marque d’oreiller sur la joue et porte le livre sous le bras.

—Tu pars déjà ?

—Dans quelques minutes.

—Tu seras là quand je rentrerai de l’école ?

Reece regarde Maddie. Elle ne répond pas à sa place.

—Je ne sais pas, dit-il. Mais ce soir, je lirai avec toi avant que tu te couches.

Celestine l’observe, comme si elle cherchait sur son visage une réponse plus ferme.

—C’est à toi de lire la partie avec le bateau.

—Je m’en souviens.

—L’autre fois, tu as dit ça et tu as sauté une page.

—Alors aujourd’hui, tu ne me laisseras pas l’oublier.

La petite fille semble à moitié satisfaite. Elle pose le livre sur la table et va chercher un crayon. Reece range le dessin dans la poche intérieure de sa veste et lui embrasse le front.

À six heures dix, il sort de la maison. Il vérifie la serrure, descend les trois marches du porche et rejoint sa voiture. Avant de démarrer, il aperçoit Maddie derrière la fenêtre de la cuisine. Elle lève sa tasse. Reece lui rend son salut et met le moteur en marche.

Le trajet jusqu’à l’hôpital dure vingt-sept minutes. Il emprunte les avenues habituelles, passe devant une boulangerie qui vient d’ouvrir et attend à deux feux. Au second, un cycliste traverse avec un grand sac à dos mal ajusté. Reece ne repart qu’après l’avoir vu quitter la rue.

Il arrive à six heures trente-sept. Il salue le gardien, monte au vestiaire et laisse sa veste dans son casier. Il sort le dessin et le cale contre la porte métallique pour éviter qu’il ne se plie davantage. Puis il se change et consulte le rapport du matin.

L’interne l’attend près de l’accès au bloc opératoire. Elle tient un dossier ouvert ; le bandeau qui retient ses cheveux commence à se défaire.

—Le premier patient est prêt. Il est nerveux.

—C’est compréhensible. Je lui parlerai avant d’entrer.

L’homme a une cinquantaine d’années. Il garde les mains croisées sur le ventre et serre les doigts chaque fois que quelqu’un passe dans le couloir. En voyant Reece, il tente de sourire.

—Vous serez là pendant tout ce temps ?

—Pendant l’intervention, oui. Ensuite, l’anesthésiste restera auprès de vous jusqu’à votre réveil.

L’homme regarde la porte fermée de la salle d’opération.

—Et si quelque chose se passe mal ?

Reece lui explique ce que fera l’équipe, les risques qu’elle surveillera et la manière dont elle procédera si l’intervention ne se déroule pas comme prévu. Il ne promet pas que tout ira bien. Lorsqu’il a terminé, le patient cesse de serrer les doigts.

—D’accord, dit-il. Allons-y.

Dans la salle d’opération, Reece confirme le nom du patient et l’intervention prévue. L’interne répond à chaque point de la liste. L’infirmière règle le matériel ; l’anesthésiste indique que l’homme est stable. Reece se lave, enfile ses gants et prend sa place.

Pendant l’intervention, il parle peu. Il donne des instructions brèves et attend la confirmation de l’équipe avant de poursuivre. L’interne suit ses indications. Le rythme sur le moniteur ne change pas.

Lorsqu’il a terminé, Reece confie le patient à l’équipe de la salle de réveil et parle à son épouse dans le couloir. Elle se lève en le voyant.

—L’intervention s’est terminée sans complication. Son état reste stable. Quand il se réveillera, vous pourrez le voir.

La femme porte une main à sa bouche et ferme un instant les yeux.

—Merci.

Reece lui indique où attendre. Il ne lui dit pas qu’elle n’a plus de raison de s’inquiéter.

La deuxième intervention commence plus tard que prévu. Reece assure la consultation avant midi, examine des résultats, répond à des appels et retourne au bloc. Les heures s’accumulent sans véritable interruption. Le café qu’il laisse près du clavier refroidit.

Pendant une pause, il ouvre son casier. Un coin de la feuille s’est recourbé. Reece l’aplatit avec la paume et la range de nouveau dans la poche de sa veste.

La deuxième intervention se termine tard. Avant qu’il puisse se changer, une urgence relevant de sa spécialité arrive. La relève de nuit a du retard. Reece retourne au bloc.

Lorsqu’il peut enfin se laver et se changer, l’horloge du vestiaire indique neuf heures trente-huit. Il a mal au dos, entre les omoplates. Sur son téléphone, il trouve un message de Maddie.

« Celestine s’est endormie avec le livre. Nous avons déjà dîné. Je termine la vaisselle. Après, je vais me préparer un thé. La cuisinière fonctionne toujours mal ; il y a une fuite de gaz. Il faut qu’on règle ça. Tu en as encore pour longtemps ? »

Reece écrit : « Je rentre. Ne m’attends pas pour dormir. »

Il relit la phrase et l’efface avant de l’envoyer. Il en écrit une autre : « Je pars maintenant. Je te préviens quand j’arrive. »

Il envoie le message, range son téléphone et enfile sa veste. Avant de sortir, il vérifie qu’il a le dessin. Il est toujours dans la poche intérieure, protégé entre la doublure et sa poitrine.

La ville n’est pas vide. Un autobus presque sans passagers avance sur l’avenue. Dans plusieurs fenêtres de maisons et d’immeubles, les lumières des cuisines sont encore allumées. Reece quitte le parking, les épaules tendues et les mains fermes sur le volant.

La boulangerie qu’il a vue ouverte le matin a maintenant baissé ses rideaux. Il s’arrête à deux feux. Au second, un homme demande des pièces près d’une vitre ; personne ne baisse sa vitre. Reece attend que le feu change et poursuit sa route.

Une ambulance passe en sens inverse, sirène allumée. Reece ralentit pour la laisser passer. Il la suit des yeux dans le rétroviseur jusqu’à ce qu’elle disparaisse derrière les bâtiments.

Dans la dernière avenue avant de tourner vers sa rue, la circulation s’arrête. La voiture devant lui se range vers le trottoir et libère une voie. Reece avance de quelques mètres. Au-dessus des arbres, il voit une lumière orangée qui ne vient d’aucune fenêtre.

Il pense à un transformateur. Puis il distingue la colonne de fumée.

Il laisse sa voiture près du trottoir, avant le carrefour. Il descend sans couper le moteur ni fermer la portière. Sa maison est au bout de la rue. Un camion de pompiers occupe une partie de la chaussée ; une ambulance et un véhicule de police bloquent l’entrée. Les voisins attendent derrière un ruban jaune, certains en vêtements de nuit sous leurs manteaux.

Les flammes jaillissent d’une fenêtre basse et grimpent sur le bardage de bois. Le porche est couvert de fumée. Reece ne voit la porte qu’une fois presque devant elle.

Un pompier lui barre le passage.

—Il y a quelqu’un à l’intérieur ?

—Ma femme. Ma fille.

—Où ça ?

—À l’étage. Dans la chambre de ma fille.

Le pompier le saisit par les épaules. Derrière lui, une équipe ajuste ses masques. Reece regarde l’entrée. Un choc sec retentit à l’intérieur.

—L’équipe est en train d’entrer, dit le pompier.

Lorsque le pompier se retourne pour crier une instruction, Reece se dégage et suit l’équipe sur le porche.

La chaleur lui frappe le visage avant qu’il atteigne le couloir. Il se couvre la bouche avec sa manche et avance courbé. Les lumières du plafond clignotent ; l’une s’éteint. La fumée efface les meubles et les murs. Une toux brève lui parvient de l’étage.

—Maddie !

Il ne reçoit aucune réponse. Il monte l’escalier en s’agrippant à la rampe.

—Celestine !

Sur le palier, la fumée vient vers lui par vagues. La porte de la chambre est ouverte. Une poutre tombée barre le seuil en diagonale, enveloppée de flammes. Par l’espace qu’elle laisse contre le mur, Reece parvient à voir le lit, le livre par terre et Maddie penchée sur sa fille. Sa femme se redresse en le voyant. Une de ses manches est roussie et elle serre un bras contre sa poitrine. De l’autre, elle essaie de soulever Celestine pour la porter jusqu’à la porte.

Une gerbe de flammes monte de l’escalier et balaie le couloir. Maddie recule et couvre la petite fille de son corps. Pendant un instant, Celestine lève le visage.

Reece avance. Un pompier le rejoint par-derrière et lui entoure la poitrine d’un bras. Reece tente de se dégager. Un autre homme apparaît sur le palier et le saisit par la taille. La chambre disparaît derrière le feu qui traverse le couloir.

—Maddie !

À eux deux, ils le traînent dans l’escalier. Reece s’agrippe à la rampe ; ses doigts glissent. Il cherche un appui sur le mur, sur un encadrement, sur tout ce qui pourrait les arrêter. Ils ne le lâchent pas. Lorsqu’ils franchissent la porte, l’air froid lui frappe le visage. Il tombe à genoux sur la pelouse. Les pompiers l’éloignent de l’entrée. Reece essaie de se relever. À l’étage, une fenêtre s’illumine entièrement. Derrière la fumée, il croit voir deux silhouettes, l’une plus grande que l’autre.

—Elles sont là ! Je les vois !

Une lueur soudaine éclaire le rez-de-chaussée, près de la cuisine. L’explosion arrive un instant plus tard. Les vitres de cette fenêtre et d’autres pièces volent vers la rue. Les gens se baissent ou cherchent refuge derrière les véhicules. Le message de Maddie revient tout entier à l’esprit de Reece : la cuisinière fuit toujours. Un ambulancier lui tend un masque. Reece l’écarte et cherche de nouveau la fenêtre.

—Vous ne pouvez pas y retourner.

Il sait que sans équipement, il ne parviendra pas jusqu’à elles. Il sait aussi ce qui se passera s’il entre de nouveau et que quelqu’un doit le secourir. Cette certitude ne l’empêche pas de lutter. Les pompiers le retiennent tandis qu’il pousse, pivote et pousse encore. À cet instant précis, un craquement parcourt la structure. La partie centrale du toit s’effondre vers l’intérieur. Le fracas couvre les voix de la rue.

Il cesse de se débattre, une seconde seulement, non parce qu’il accepte ce qui s’est passé ; il n’entend plus rien d’autre. On l’assoit dans l’ambulance et on lui ajuste le masque. Lorsqu’il tente de l’écarter, un ambulancier lui retient la main. Reece garde les yeux sur la maison. Chaque fois que quelqu’un sort, il cherche son visage parmi les masques. La nuit se déroule sans ordre. Le feu faiblit peu à peu, mais les équipes continuent d’entrer et de sortir au milieu de la fumée.

Reece ne sait pas quand il cesse de trembler de froid ni quand le ciel commence à s’éclaircir. La sirène d’une autre ambulance se perd au loin. À un moment donné, l’ambulancier le laisse assis au bord de l’ambulance, une couverture sur les épaules. Reece regarde toujours l’entrée. La maison a perdu son toit. Les fenêtres sont des trous noirs ; la fumée ne monte plus en colonnes, mais en lambeaux bas que le vent entraîne au-dessus du jardin.

L’écran du camion de pompiers indique six heures cinquante-deux. Un pompier sort de la maison et retire son casque. Il regarde Reece. Il ne dit rien. Reece attend que quelqu’un d’autre sorte.

Elles ne sortent pas.