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Louis Hannibal Nez
Chapitre 1 / 6

Aube

Pêche à l’aube · Louis Hannibal Nez

À cinq heures précises, bien qu’il n’y eût pas d’horloge dans la cabane, Recen Skantranovic ouvrit les yeux.

Il n’avait pas besoin de consulter la position des étoiles ni d’écouter les premiers mouvements des oiseaux sous les avant-toits. Il n’attendait pas non plus que le froid s’atténue ou qu’une bande de clarté apparaisse derrière les montagnes. Son corps connaissait l’heure. Il l’avait apprise bien avant lui et la répétait chaque matin avec une exactitude que Recen n’avait jamais songé à remettre en question.

Il resta immobile quelques secondes, les mains croisées sur la poitrine, reconnaissant les bruits de la cabane. Le bois contracté par la nuit. Une goutte qui tombait dans l’évier. Le vent frôlant le toit de bardeaux. Plus loin, derrière le mur orienté à l’est, le lac respirait contre les pierres.

Tout était à sa place.

Il se redressa et écarta la couverture. Le sol lui renvoya un froid net à travers la plante des pieds. Il alluma la lampe à pétrole, baissa la mèche jusqu’à obtenir une courte flamme et s’approcha de la table. Son matériel de pêche l’y attendait, rangé la veille au soir : la boîte de plombs, les flotteurs, les hameçons enveloppés dans un chiffon huilé et le moulinet démonté sur une feuille de journal sans date.

Recen travailla sans se presser. Il fit tourner l’engrenage entre ses doigts, retira un filament de saleté et appliqua deux gouttes d’huile. Puis il déroula plusieurs mètres de nylon et les examina à contre-jour. Le fil était intact, mais il en coupa tout de même le dernier empan et refit le nœud. Il coupait toujours le dernier empan. Parfois, il croyait se souvenir que quelqu’un lui avait appris à le faire ; une main plus grande que la sienne guidant ses doigts, une voix derrière son épaule. Quand il essayait de fixer cette image, il ne trouvait que le mur de rondins et sa propre ombre qui bougeait avec la lampe.

Il n’insista pas.

Les souvenirs étaient comme les poissons des profondeurs : plus on agitait l’eau, moins on avait de chances de les voir.

Il posa une poêle sur la cuisinière de fonte et y jeta deux cubes de poisson-chat réservés de la veille. L’huile grésilla. Il cassa deux œufs par-dessus et ajouta du sel du bout des doigts. Tout en déjeunant, il but de l’eau de la citerne dans une tasse de fer-blanc. Elle était si froide qu’elle lui fit mal aux dents.

Il sourit.

Cette petite douleur appartenait elle aussi au matin.

Lorsqu’il eut fini de nettoyer son assiette, l’obscurité avait perdu de sa densité. Recen enfila ses bottes, passa son manteau de laine et choisit son chapeau de paille, bien qu’il restât encore des plaques de neige sous les arbres. Il aimait le sentir sur sa tête. C’était une habitude de printemps, et ce matin était un matin de printemps. Il en était certain.

Il ouvrit la porte.

L’air sentait la terre mouillée, l’écorce et l’eau profonde. Au-delà du terrain boueux, le lac occupait la vallée comme une plaque de métal sombre. Les collines descendaient jusqu’à ses rives couvertes de pins et, derrière elles, les montagnes se dressaient, bleues sous la dernière ombre de la nuit. La neige demeurait sur les sommets. Recen contempla le paysage en ajustant son matériel sur une épaule.

Il vivait là depuis dix-sept ans.

Il ne savait pas comment il y était arrivé. Il ne se rappelait ni avoir acheté la cabane ni l’avoir construite. Il aurait été incapable de désigner son premier matin au bord du lac. Pourtant, il connaissait chaque planche, chaque pierre et chaque arbre du terrain. Il savait quelle marche grinçait par temps humide, où se formerait la boue après deux jours de pluie et quelle branche du vieux bouleau tomberait à la prochaine tempête. Dix-sept hivers, dix-sept dégels et dix-sept printemps avaient fait de cet endroit un prolongement de son corps.

Rien de ce qui avait précédé n’avait d’importance.

Le canot l’attendait, amarré à l’embarcadère. C’était une courte embarcation de bois, entretenue avec une dévotion que Recen ne s’accordait pas à lui-même. Il y déposa son matériel, vérifia le bouchon de la coque et défit l’amarre. Avant de monter, il s’arrêta.

Il y avait des empreintes dans la boue.

Petites et étroites, comme celles d’une fillette pieds nus. Elles commençaient près de la cabane et s’arrêtaient au bord de l’eau.

Recen les observa longuement. La pluie nocturne avait estompé les orteils, mais pas au point de les confondre avec des traces d’animal. Il s’accroupit et posa la main à côté de l’une d’elles. Elle occupait à peine la moitié de sa paume.

—Celeste, dit-il.

Le nom lui échappa avant qu’il puisse le retenir.

Il leva la tête. Il n’y avait personne sur le lac. Ni entre les arbres ni autour de la maison. Seul le vent parcourait les roseaux dans un murmure sourd.

Recen regarda de nouveau l’empreinte. Il ne savait pas qui était Celeste. Ce nom ne lui évoquait ni visage, ni âge, ni voix ; seulement une pression sous le sternum, comme si quelque chose voulait se frayer un chemin depuis l’intérieur de sa poitrine.

Il enfonça sa semelle sur la trace jusqu’à l’effacer. Puis il fit de même avec les autres.

Il monta dans le canot et se mit à ramer.

Il connaissait l’endroit exact où le fond plongeait brusquement. Là, l’eau prenait une teinte presque noire et les poissons-chats se réfugiaient entre les rochers immergés. Aucun flotteur ni repère n’indiquait l’endroit, mais Recen pouvait le retrouver même dans le brouillard. Il donna trente-sept coups de rame depuis l’embarcadère, corrigea sa direction vers le nord et en donna douze autres.

Trente-sept et douze.

Toujours le même nombre.

Il posa les rames, prépara l’appât et lança la ligne. Le plomb entra dans l’eau sans éclaboussure. Recen cala la canne sous son aisselle, roula une cigarette et craqua une allumette en l’abritant de ses deux mains. Lorsqu’il leva les yeux, une bande rougeâtre commençait à se former derrière les montagnes.

L’aube ne surgissait pas d’un coup. D’abord, elle séparait le ciel de la terre. Puis elle teintait les bords des nuages et ouvrait des chemins de cuivre sur le lac. Enfin, elle atteignait la cabane, les pins et le visage de Recen. Il attendait ce moment chaque jour. Ni pour les poissons ni pour la température, mais parce que, pendant quelques minutes, il avait l’impression que le monde venait d’être créé et qu’aucun être humain n’avait encore eu le temps de l’abîmer.

La ligne tira d’un coup.

Recen posa sa cigarette sur le bord du canot et prit la canne à deux mains. Il ne ramena pas tout de suite le fil. Il laissa le poisson mordre, s’éloigner et croire qu’il s’était échappé. Lorsqu’il sentit le second mouvement, il ferra d’un geste bref. Le moulinet protesta. La pointe de la canne s’inclina sur l’eau.

—Allez, murmura-t-il. Montre-moi ce que tu as dans le ventre.

Le poisson lutta avec force. Recen lui laissa du fil, le ramena, lui en laissa de nouveau. Pendant plusieurs minutes, les empreintes, le nom prononcé près de la rive et les dix-sept années vides derrière sa mémoire cessèrent d’exister. Il n’y avait plus que la tension du nylon et cette vie invisible qui se débattait sous la surface.

Quand il approcha enfin sa prise du canot, il vit un grand poisson-chat au ventre pâle et aux nageoires sombres. Il glissa l’épuisette dessous et le souleva. L’animal heurta les planches, cherchant une eau qui n’était plus là.

Recen lui retira l’hameçon. Avant de le ranger dans la caisse, il remarqua une tache circulaire derrière l’une des branchies. Elle ne ressemblait ni à une blessure ni à une maladie. La figure était trop régulière : un anneau gris de la taille d’une pièce de monnaie, divisé par trois lignes parfaites.

Il l’effleura du pouce.

Le poisson cessa de bouger.

Il n’agonisa pas. Il ne tressaillit pas. Il s’immobilisa d’une manière instantanée et absolue, la bouche ouverte et les yeux ternes.

Recen retira la main.

Un bourdonnement traversa le lac.

Il était si grave qu’il ne semblait pas venir par les airs. Il vibra dans le bois du canot, dans le moulinet et dans les os de sa mâchoire. Les oiseaux se turent tous ensemble. Même le vent parut se suspendre.

Alors le Soleil s’arrêta.

Recen le contempla au-dessus de la ligne des montagnes. Il n’aurait su dire combien de temps cela dura : un battement de paupières, peut-être plusieurs minutes. La lumière demeura fixe, sans croître ni se déplacer, et le reflet cuivré sur l’eau devint rigide comme une plaque de verre.

Une voix masculine dit quelque chose derrière lui.

Recen se retourna avec une telle violence qu’il faillit renverser l’embarcation.

Il n’y avait personne.

La surface demeurait lisse. La cabane se distinguait au loin, petite et solitaire. Sur la rive, il ne restait aucune des empreintes qu’il avait effacées.

La voix revint, plus faible. Cette fois, il crut reconnaître deux mots.

—…réponse agressive…

Recen se leva. Le canot oscilla sous ses bottes.

—Qui est là ?

Le bourdonnement cessa. Les oiseaux reprirent leur chant, tous dans la même fraction de seconde. Le Soleil recommença à s’élever et la lumière se répandit sur le lac.

Le poisson-chat se mit à se débattre dans la caisse.

Recen le regarda. L’anneau gris avait disparu.

Il s’assit lentement, la canne entre les genoux. Il attendit que sa respiration retrouve son rythme. Il songea à rentrer, à fermer la porte et à boire jusqu’à ce que le matin s’achève. Pourtant, il n’était pas encore midi et la journée venait à peine de commencer. Modifier la routine à cause d’une voix inexistante lui parut plus dangereux que de rester sur l’eau.

Il remit un appât sur l’hameçon.

Trente-sept coups de rame. Douze vers le nord. L’aube. La ligne. Les poissons.

Tant que chaque chose resterait à sa place, lui aussi resterait à la sienne.

Il lança de nouveau.