
Tout ce que j’entendis, cette nuit obscure, ce furent mes propres pas, les talons de mes chaussures neuves heurtant, pas après pas, le trottoir humide de ce début d’hiver. Je ne cessais de regarder derrière moi, car, dans ces rues qui m’étaient inconnues, il était fort probable qu’un voleur tente de me dépouiller.
J’essayai de ne pas trop me torturer avec cette idée. Dans les poches intérieures de ma veste, je portais tout mon salaire, que je venais de toucher, même si les voleurs n’avaient aucune raison de le savoir. Je ne voulais pas que mon costume noir tout neuf soit trempé par la pluie imminente, même si mon imperméable, neuf lui aussi, le protégerait en partie.
J’avais connu quelques mésaventures au cours de la dernière heure et demie. Tout avait commencé lorsque j’avais quitté le bureau pour rentrer chez moi, avec, enfin, ce salaire tant attendu. Le bus que je prenais tous les jours pour regagner mon domicile était tombé en panne dans le pire quartier de la ville de San Felipe.
Il était tard ; c’était le dernier bus, et il n’en passerait plus d’autre. Je m’étais donc vu contraint de rejoindre à pied la station suivante. En marchant dans ces rues si sombres, si silencieuses, si dangereuses, j’eus soudain le sentiment que quelque chose n’allait pas. Avais-je quatre pieds, ou quelqu’un marchait-il derrière moi ?
Je compris, à mon grand regret, que la seconde hypothèse était la bonne. Je cessai de regarder derrière moi comme je l’avais fait à chaque instant ; je n’en serais plus capable, pas maintenant que j’avais entendu ces pas rapides. J’approchais d’un carrefour lorsque j’aperçus, plus loin, au milieu du pâté de maisons, une unique lumière jaunâtre, blafarde, qui éclairait d’un cône le trottoir et la chaussée.
Je n’aurais rien pu trouver de plus réconfortant dans un moment aussi tendu. J’accélérai alors le pas pour atteindre au plus vite cette lumière chaude au milieu de la nuit. Il bruinait un peu ; le vent soufflait. Il gelait. Les pas derrière moi accélérèrent eux aussi pour me rattraper.
Très nerveux à cette idée, je me mis à trottiner. Je courus même les derniers mètres. Grâce à cela, je pus enfin atteindre le poteau rouillé auquel était suspendu le réverbère. À l’extrémité de son bras courbé, une petite ampoule produisait cette unique lumière jaunâtre. Elle avait parfois des ratés, clignotait de temps à autre, mais, Dieu merci, elle restait allumée.
Alors, sous le faisceau blafard qui finit par m’éclairer après tant de pénombre, je pus me voir pour la première fois depuis bien longtemps. J’étais pieds nus, vêtu de haillons, sale ; personne ne me poursuivait. Mes cheveux étaient longs, désordonnés comme un vol de mouches et crasseux. Il ne me restait presque plus de dents. Je ne venais de toucher aucun salaire ; je n’avais même pas de poches où ranger quoi que ce soit.
J’avais soif et, surtout, j’avais faim, terriblement faim. Je me sentais affamé. Avant que l’aube ne vienne, hélas, comme soumis à une torture, je me rappelai une fois encore ce premier jour du reste de ma vie.
FIN